Articles et chroniques

Brève réflexion sur la souffrance et le mal-être

« La vie n’est pas quelque chose de personnel » (Gilles Deleuze)

Nous vivons une époque très délétère, morbide. Tout ce qui nous provient du monde sous forme d’informations, d’événements, de situations nouvelles anxiogènes, de crises locales et mondiales ne correspond plus à l’attente inconsciente dont toute une génération (années 50-60) est porteuse : la technique et ses prouesses viendront à bout de nos souffrances, le monde est en voie de réenchantement, la prospérité est notre avenir… que nenni, la post-modernité a accouché d’un monde qui n’est pas celui promis, attendu et grand est le malaise. Le décalage entre nos attentes et les réponses de notre époque est si grand que le mal-être individuel est quasi inévitable. Sans prendre le risque de me tromper beaucoup, la grande majorité d’entre nous ressent (la proportion des dépressions dans la population française est assez alarmant) une forme d’impuissance à agir, à oser être, exister en déployant sa force d’engagement et sa puissance propre à vivre. Difficile de s’engager dans un monde qui paraît moribond et d’un avenir plus que sombre.

Une multitude de nouvelles thérapies ont vu le jour ces vingt dernières années avec des promesses de guérison trop souvent surestimées qui ont inciter les personnes en souffrance à projeter toutes leurs espérances en un mieux-être à portée de main. Nombre des ces nouvelles thérapies promettent de vous débarrasser de toutes vos négativités jugées incompatibles avec un plein épanouissement de soi-même. A tel point que l’ « injonction au bonheur » est devenue une espèce de nouvelle norme qui s’est progressivement imposée de manière sournoise à nos consciences créant ainsi une nouvelle forme de culpabilité écrasante : « si je ne suis pas heureux c’est que je dois être vraiment nul ! » ai-je déjà entendu.

Tout un courant de thérapies positives, modulaires (thérapies de type comportemental visant à « corriger », voire supprimer les comportements jugés déviants et responsables du mal-être, comme si il existait une norme du bon fonctionnement, du bien-être) n’ont fait qu’accroître un malentendu nocif : le bien-être est possible si vous parvenez à supprimer les négativités (productions inconscientes du psychisme vues comme polluantes, indésirables, inconciliables avec un fonctionnement libre et épanoui de soi-même) de votre Moi. Toutes ces nouvelles thérapies ont en commun une vision désenchantée et désespérante de l’homme, je veux dire par là que la personne n’est plus accueillie comme un être complexe, multiple, singulier, porteuse d’une longue histoire, traversée par des tropismes et des agencements (comme dirait Gilles Deleuze), des rapports au monde complexes, indéchiffrables (c’est-à-dire qu’on ne peut pas déplier en des séries logiques de sens ou de variables qui se prêteraient à une analyse visant à isoler les éléments responsables de la souffrance) mais comme un individu défaillant à réparer. Vouloir réduire la personne humaine en des séries de variables sur lesquelles on peut agir pour la guérir, est devenu pour moi une approche déshumanisante niant toute fragilité, ce qui est paradoxale, car beaucoup de thérapeutes pratiquant les thérapies modulaires sont bien souvent convaincus d’agir en humaniste et en « bienfaiteur » de l’humanité.
J’ai moi-même cru en l’efficacité de ces nouvelles thérapies (j’ai été formé à la Programmation neuro-linguistique de Richard Blander et John Grinder, dite PNL que j’ai pratiqué durant quelques années) mais, avec le recul, je me suis rendu compte que la guérison à tout prix, la suppression d’un symptôme aussi dérangeant et invalidant soit-il pour la personne n’aide pas cette personne à assumer son mode d’être au monde. Car c’est bien de cela qu’il s’agit, la négativité (symptômes, mal-être, souffrance) fait partie de la vie et je crois que tous les anthropologues sont unanimes sur ce point : aucune culture dans le monde (sauf la nouvelle culture post-moderne) ne considère la négativité comme un mal absolu à exclure du mouvement de la vie. Vouloir réduire l’horizon de nos vies à la seule satisfaction du plaisir ou du bonheur total est, pour certains philosophes, nous condamner à la barbarie. Vouloir exclure la négativité du mouvement de la vie et de l’agir, même avec les meilleures intentions du monde, est nous condamner à nous couper de tout un pan de notre complexité qui est le fondement même de notre existence, c’est également désarticuler profondément le tout organique que nous sommes, c’est créer un clivage profond dans l’être, c’est condamner la nuit au nom du jour, c’est réduire l’homme à n’être qu’une moitié d’homme, c’est nourrir de manière insidueuse une négativité refoulée qui tôt ou tard, et c’est déjà hélas le cas, rejaillira en des formes destructrices démultipliées et incoercibles.

Alors ne devons-nous pas avoir le courage d’assumer nos souffrances, notre mal-être vus sous l’angle d’un rapport au monde particulier qui signe notre singularité profonde. Et si nous ne trouvons pas ce courage, l’accompagnement clinique (individuel ou en groupe) proposé par un professionnel peut nous y aider. C’est comme cela que je travaille actuellement, la personne et son mode d’être au monde sont devenus le centre de mes accompagnements thérapeutiques. Je ne considère plus le symptôme comme une variable gênante à supprimer mais comme un éléments organique faisant partie du grand tout qu’est la personne dans son rapport complexe au monde. Le symptôme peut ainsi être resitué comme un éléments (un « mal » ?) nécessaire, transitoire ou tenace, participant d’une organicité complexe. Il n’a pas à être jugé. Il peut parfois sembler être porteur d’un sens, d’une dynamique, être vu ou entendu comme une parole muette qui parle une langue dont le corps ou plus largement la situation vécue est la texture… il n’est pas toujours porteur d’un sens à découvrir, il n’est pas toujours langage mais toujours il a à être considéré comme la manifestation d’un agir dans l’effort constant et transitoirement entravé de la personne à réaliser sa puissance d’être.

Pour revenir au malentendu que j’évoquais à propos des thérapies modulaires et sur les illusions du plein bonheur, faut-il redire que le bonheur n’est pas une terre à conquérir, qu’il ne s’acquiert pas en élaguant nos négativités. Insaisissable par nature, il arrive toujours de surcroît et accepter d’être traversé par une vie qui ne nous appartient pas, c’est accepter tout autant la négativité que le bonheur, la souffrance que la joie, c’est vivre dans un agir qui ne se lasse pas d’être en mouvement, car nous sommes tous appelés à nous laisser happer par la vie, donc à sortir de nous-mêmes pour aimer et tisser des liens de solidarité dans la peine et l’allégresse.

Patrick Le Guen, le 13 sept. 2015

Illustrations réalisées par des participants aux Ateliers artistiques que j’ai animé en 2012-2013 au sein de l’Association Mine de Rien à Vannes. Voir article s’y reportant > Cliquez ici
Auteures des illustrations : Sophie et Danielle

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