Articles et chroniques

Ces nouveaux enfants extra-ordinaires

24 octobre 2005

« Les enfants sont des énigmes lumineuses. »(Daniel PENNAC)

Depuis quelques années j’entends toute sorte de propos sur les nouvelles générations d’enfants. Paraît-il, nos chères têtes blondes connaîtraient des mutations, il y aurait de nouvelles espèces d’enfants : « indigo », « enfants des étoiles », « de lumière », les terminologies sont variées, car ces enfants seraient hors normes, donc inadaptés à nos modèles d’éducation. Certains pourraient même devenir des véritables ’cancres’ ou des surdoués, d’autres présenteraient des symptômes dépressifs, ou bien seraient hyperactifs...

Je ressens en moi devant de telles observations, ou analyses, une gêne, voire un énervement, car je sens l’enfant en moi se révolter face à de tels propos que je vis comme une mise ’en conserve’ du mystère et de la multiplicité de l’enfance, comme un appauvrissement de sa liberté et de sa créativité. Et si tous les enfants étaient depuis l’aube de l’humanité « enfants de lumière », enfants uniques, merveilleux, âmes encore colorées du bleu du ciel... Lorsque ma fille est née, j’ai été très ému par la couleur bleutée de ses yeux, comme si elle nous rapportait une part de ciel dans notre coin de terre, comme si le ciel était encore ouvert, ses yeux nous en dévoilant la présence infinie... en nous-mêmes.

Les adultes ont trop souvent besoin de coller des étiquettes, toutes sortes d’étiquettes, toutes sortes de concepts, de points de vue, d’idées sur le monde, sur ce qui est à l’extérieur d’eux-mêmes. Les enfants n’échappent pas à cette pratique d’hétéro-définition... Comme si les enfants venaient réveiller une part d’enfance meurtrie dans le coeur des adultes que nous sommes, une part de vie jugulée, asservie, étouffée. N’oublions pas que les enfants, tous les enfants sont uniques et merveilleux, comme un ciel étoilé. Chacun de nous portons cette part d’enfance merveilleuse et bien souvent meurtrie. Et si c’était cela, cette blessure, cette innocence violentée dans le ventre de la vie qui criait en nous : « les enfants sont uniques, merveilleux, regardez nos enfants comme ils sont différents, nouveaux, étranges... étrangers... parmi les étrangers que nous sommes vis-à-vis de nous-mêmes ». Est-ce le lot commun de l’adulte de manquer de distance auto-critique vis-à-vis de lui-même, ou autre façon de voir, de distance aimante... car il faut de la distance pour aimer. Non pas une distance froide et insensible, mais une distance d’amour pour laisser résonner toutes les vibrations dans l’espace de l’altérité qui est la condition de la mise en commun de nos différences d’être.

La communion c’est l’acceptation préalable de l’unicité et de la distance. J’ai compris il y a peu de temps, compris dans mon ventre, dans mon être (depuis fort longtemps je le concevais dans ma tête, sans le vivre réellement en conscience), que cela passait d’abord par la communication, c’est-à-dire par l’acceptation de la différence, de l’altérité, préalable à toute mise en commun. Selon Jacques Salomé, « communiquer c’est mettre en commun des différences » d’être pour, peut-être (c’est moi qui le pense), communier à l’être essentiel, à l’Unique, à l’humanité vivante au coeur de chaque être.

L’enfance est l’aube de l’humanité, l’homme et la femme son avenir, car l’enfance a la capacité d’enfanter les adultes que nous sommes... ne venons-nous pas du pays de notre enfance ? Honorons nos enfants, car ils sont plus grands que nous, ils nous dépassent en âge. Ne sommes-nous pas des géants assis sur les épaules de notre enfance. N’est-ce pas pour cela que nous avons l’impression d’être plus grands qu’eux, plus forts, plus sages, plus légitimement supérieurs !

Il n’y a pas si longtemps (à peine un siècle) les nourrissons étaient vus par les adultes (même les plus intelligents) comme des tubes digestifs, comme des feuilles vierges, des incompétents de nature. Or, depuis peu, les progrès de la psychogénétique ont rendu possible un retournement du regard : les nourrissons sont riches, équipés de nature par des structures cérébrales, des capacités inouïes en terme de performances adaptatives, d’acquisitions psychomotrices, sensibles et intelligentes. Les travaux de Jean Piaget ont montré à partir des années 30 à quel point l’intelligence et la vie émotionnelle de l’enfant étaient riches de structures cognitives qui attendaient simplement d’être éveillées par la vie de relation. Ce savoir informel et immémorial de l’enfance, qui sous le nouveau regard contemporain de l’adulte, révèle un foisonnement formidable de savoirs innés et de possibles.

Nouveau regard des adultes !? Oui il s’agit bien de cela, pour moi : ce ne sont pas les enfants qui changent et connaissent une mutation de leur intelligence, c’est notre propre regard qui change, et par voie de conséquence, la relation que nous établissons avec eux. N’est-ce pas nous-mêmes qui nous vivons comme inadaptés, immatures dans une relation à l’enfance en perpétuel devenir et réajustements nécessaires ?

Mais dans l’histoire de l’homme et des savoirs, il en va bien souvent ainsi, nous persistons à penser que se sont les autres qui changent (en bien ou en mal), nous-mêmes étant aveuglés par la force d’attraction de nos certitudes ; alors-même que la révolution copernicienne qui date déjà de plus de cinq siècles, auraient dû nous rendre plus vigilants sur la relativité de nos systèmes de référence ! Combien de grands enfants, dans l’histoire des sciences ou des religions, persécutés pour des idées jugées avant-gardistes, donc dépassées... ?

« Laissez venir à moi les petits enfants », ils sont promis à une grandeur sans égale. Il y a deux mille ans, un homme avait déjà accompli une révolution copernicienne sans précédent... car dans l’ordre du coeur (le seul ordre, pour moi, capable de provoquer des mouvements de fond dans l’Histoire !). Celle d’oser changer le regard sur l’enfance, donc sur la destinée humaine. Ce bel adage pascalien « l’homme passe l’homme » ne pourrait-il pas se formuler également ainsi : « l’enfance dépasse l’homme » ? Tant l’enfance est grosse de possibles, d’avenir étoilé...

Sache donc, adulte que je suis devenu, ne pas réduire ce possible aux limites de tes a priori, de tes peurs, de tes incertitudes scellées dans des certitudes jugées indépassables ! Oui, les enfants sont roi depuis l’aube de l’humanité... Sache t’élever à leur hauteur, il en va de ta propre grandeur. Car si tu ne sais te hisser à leur hauteur - et pour cela il te faudra beaucoup d’humilité, de cette vertu qui sent bon l’humus -, tu risquerais de faire de ton enfance, de ton enfant, un mineur diminué, un rejeton sans beauté, un futur révolté, et de toi, un majeur tout-puissant, menaçant et hautain, un futur oppresseur. Quel monde souhaites-tu pour demain ? C’est déjà dans la qualité de ton regard d’aujourd’hui posé sur l’enfance que se construit le monde à venir qui n’est déjà plus le tien, dès lors que tu abandonnes à l’enfance le droit d’être autre que toi, le droit d’espérer un monde hors de ta propre espérance.

Patrick Le Guen, le 24 octobre 2005