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Il faut parfois se faire violence pour risquer la non-violence !

28 novembre 2006

"Exister c’est oser se jeter dans le monde. (Simone de BEAUVOIR)"

Depuis que je pratique la communication sans violence, j’ai appris à resituer la vertu de la « bonne » violence. Pardonnez-moi de jouer ainsi sur les mots. Mais ce jeu ma paraît nécessaire pour faire accoucher les mots de ce qu’ils cachent au- dedans. J’ai appris aussi, la philosophie m’y a conduit, que certaines évidences faciles pouvaient cacher des vérités difficiles.

Se faire violence...qui n’a jamais expérimenté la vertu de cette expression lorsqu’elle est bien située dans le réalisme de nos vies. Mais il me semble nécessaire, dès à présent, d’explorer les différentes acceptions que j’entends dans ce mot.

Dans la communication non-violente les mots peuvent êtres des passerelles ou des murs (1) vers soi et autrui. La violence n’est donc pas que dans le mot, elle est également présente, lovée, dans l’intention qui anime nos expressions, dans nos gestes et attitudes. Elle est aussi dans le sens que nous donnons aux messages que nous recevons, qu’ils viennent des mots ou des attitudes.

La violence est aussi ce que nous faisons de la violence reçue (lorsqu’elle est physique) ou entendue (lorsqu’elle est verbale ou morale). Car nous sommes toujours acteur, partie-prenante dans tout ce qui nous arrive. Car nous avons le pouvoir de nous blesser, nous diminuer ou de nous agrandir, quelle que soit la violence qui nous vient d’autrui. Au plus bas de notre accablement, de notre impuissance, je crois que chacun a le pouvoir, la capacité de développer un espace intérieur, une intériorité psychique et spirituelle imprenable, c’est-à-dire libre de toute contrainte extérieure. A ce titre, la violence sera bien souvent le résultat de notre réponse à la violence. J’imagine que certains trouveront excessifs de tels propos, idéalistes ou naïfs. Mais j’ai acquis cette conviction au plein d’une vie, la mienne, non exempte de souffrances, d’errances et de non-sens.

J’ai appris que parfois, se faire violence pouvait aussi nous conduire vers plus de respect de soi, de la vie en soi et d’autrui. Se faire violence pour ne pas se laisser définir par autrui, se faire violence pour ne pas se laisser confusionner dans une relation vampirisante, se faire violence pour ne pas laisser notre identité en otage dans des mains suspectes. Et dans ce registre, combien l’amour et les bons sentiments peuvent être autant de masques macabres offerts à d’innocentes quêtes d’amour.

La violence peut être vertu également nous protégeant de nous-mêmes, lorsqu’elle nous éloigne des passions dévorantes, des pensées mortifères, des saboteurs internes de tout poil qui ont parfois l’intelligence maligne se s’unir contre nous, alors que nous sommes en pleine traversée d’une contrée intérieure hostile.

Nous sommes tellement pleins de mondes en gestation, pour le meilleur et pour le pire. Alors, osons accoucher de nous-mêmes, du meilleur de nous-mêmes, dans un effort violent vers plus de vie, vers plus d’être - et prendre par conséquent le risque de nous différencier d’autrui.

Et ce sera grâce à notre capacité de ne pas nous enfermer dans nos enfers, ni dans ceux d’autrui - et pour cela il nous faudra à la fois, beaucoup d’amour et de violence bien située - que nous pourrons peut-être réaliser ce miracle conté par Christiane Singer dans son livre ’Où cours-tu ? Ne sais-tu pas que le ciel est en toi ?’

« On raconte à Prague que le célèbre Rabbi Löw, que respectait tant l’empereur Rodolph II, fut un jour pris sur un pont de la ville sous les jets de pierres d’une troupe d’enfants, et que les pierres en l’atteignant se transformèrent aussitôt en boutons de roses. Je me suis souvent demandé ce qui avait rendu ce miracle possible. J’ai enfin trouvé l’autre nuit, dans ces insomnies qui sont devenues mes thébaïdes, une réponse qui m’a laissée satisfaite. Si Rabbi Löw réussit à transformer les pierres en roses c’est qu’il aimait tellement les enfants qu’il ne pouvait pas leur permettre de devenir les assassins d’un vieillard »

Oui, la communication sans violence est exigeante, elle ne sied ni à l’angélisme naïf, ni aux pieuses résolutions, car il faut souvent traverser nos enfers pour oser la pleine vie, celle d’un paradis sur terre, toujours plus intérieur qu’extérieur... N’est-ce pas ce que nous pouvons offrir de meilleur à autrui : une intériorité pacifiée, fût-ce dans le feu du combat ?

Patrick Le Guen, le 28 novembre 2006

1- Marshall B. ROSENBERG. Les mots sont des fenêtres (ou bien ce sont des murs). Initiation à la communication non violente. La Découverte. 1999-2002