Articles et chroniques

Témoignage du formateur que je "suis"…

Guérir, c’est porter un regard neuf sur soi-même

Qu’est-ce qui vous a amené à vous orienter vers la relation d’aide ?

Ayant moi-même éprouvé à un moment de ma vie des difficultés qui me paraissaient insurmontables sur le moment, je sais l’importance de pouvoir trouver chez un tiers une aide ou parfois une simple écoute qui, bien souvent, permettront à prendre du champ par rapport à la difficulté que l’on vit. Et c’est déjà beaucoup, car c’est à partir de cette distanciation que la personne pourra recontacter un espace de liberté heureux à l’intérieur d’elle-même.

J’ai mis en place il y 6 ans des ateliers pour apprendre et expérimenter l’écoute centrée sur la personne (en m’appuyant sur l’écoute expérientielle que permet le Focusing de E. Gendlin. Cette manière de proposer une écoute à partir du "sens corporel" m’apparaît de plus en plus comme un chemin fiable de réconciliation profonde avec soi-même et son histoire). Dans ces ateliers, il s’agissait d’écouter au plus près de cette frontière-contact entre soi et l’autre dans un respect authentique de ce que vit l’écouté dans son intériorité (son monde à lui). Je me sens plein de gratitude envers les personnes qui ont cheminées chacune à leur manière en sachant apporter leurs richesses humaines à cette expérience. Egalement plein de gratitude par toutes les surprises, les mises en lumière, les capacités étonnantes qui ont fleuries au cours de ces ateliers faits de simplicité et de respect mutuel. Pour moi, l’écoute est sans doute ce dont nous avons le plus besoin pour pouvoir nous restaurer, nous reconstruire intérieurement par petites touches et retrouver une clarté nouvelle dans nos perceptions intérieures de la réalité.

Crises existentielles
Ceci dit, je souhaite évoquer au passage les crises de l’existence. J’ai connu comme tout un chacun quelques crises majeures dans ma vie (qui n’est pas achevée !). J’ai pu identifier dans mon fonctionnement et lorsque je suis confronté aux zones conflictuelles de ma personnalité, une tendance à m’enfermer dans une perception négative de moi-même au point d’entretenir une dynamique de victimisation et de découragement. Tendance que je relie au fait d’avoir souffert, durant mon enfance, des situations de non-dits dans ma scolarité mais aussi au sein de ma famille. Aujourd’hui encore je perçois avec une grande acuité les non-dits relationnels, c’est à dire ces « dits » qu’on n’ose pas exprimer (poids des codes sociaux et de la censure interne) et qui se disent malgré tout en expressions non-verbales ou infra-verbales. Les non-dits s’entendent de manière voilée et produisent des décalages, une espèce de brouillage dans nos perceptions internes. Cela peut être très pernicieux psychologiquement, voire destructeur quand la personne ou l’enfant ne peut plus organiser son monde intérieur en raison de la non-fiabilité des informations qui lui proviennent d’un environnement relationnel ou social censé être soutenant ou sécurisant.

Je crois qu’au fond je tente de proposer aux personnes que j’accompagne ce que je n’ai pas pu (su ?) trouver dans les relations qui ont irriguées mon enfance et mon adolescence : une écoute non-jugeante, une confiance dans les capacités de la personne à trouver de nouveaux chemins intérieurs pour traverser et surmonter les difficultés du moment, des repères communicationnels et relationnels pour mieux respecter la beauté et la vitalité de la vie qui irriguent nos relations.

Un des repères relationnels, pour moi capital, peut s’exprimer ainsi : ne pas confondre la personne avec son comportement (décalé, agressant, transgressant ou simplement gênant) et surtout ne pas enfermer définitivement la personne dans l’image négative que l’on a d’elle. J’y suis particulièrement vigilant pour ces deux raisons :

- D’une part pour avoir souffert moi-même d’être enfermé dans des images négatives et fantasmées concernant ma personne, mais aussi en ayant fait souffrir parfois des personnes de mon entourage par des étiquetages définitifs et dévalorisants

- Et d’autre part, parce que dès lors qu’une personne se sent accueillie avec bienveillance dans l’entièreté de sa personne, c’est une formidable bouffée d’oxygène que vous lui insufflez, c’est un horizon nouveau qui s’ouvre devant elle. J’en ai fait l’expérience à un moment de ma vie, je me suis senti pousser des ailes après avoir été rejoint intimement dans une écoute ouverte et non-jugeante. Je crois que cette expérience a laissé des traces profondes qui ont confirmé mon choix d’accompagner des personnes en difficulté.

Il y a une vingtaine d’années, j’ai eu l’occasion d’accompagner des jeunes dits « délinquants » (Association L’Oustal à Toulouse). Je mets entre guillemets délinquants, car dans la relation que j’avais avec ces jeunes, les enfermer leurs délits ou violence n’aurait pas permis d’ouvrir un chemin de possibles et d’évolution. Je retire de cette expérience cette conviction qu’un regard ouvert et non-jugeant stimule la confiance en soi et peut permettre la restauration de l’image de soi et également nourrir le sentiment d’appartenance à la famille humaine.

Avez-vous déjà pensé à changer de profession ?

Oui, il y a quelques années ! Il m’est arrivé deux fois d’être exposé à des disqualifications toxiques indirectes émanant de professionnels exerçant dans le même secteur d’activité que le mien. Je n’entrerai pas dans les motifs expliquant de tels comportements si peu déontologiques. Sur le coup, c’est assez déconcertant et décourageant. Je dois dire que j’ai dû puiser dans une source de confiance simple et bienveillante en moi-même vers moi-même pour ne pas m’identifier à des jugements malveillants et rester entier, ai-je envie de dire ! J’ai vécu cela comme un combat intérieur entre les forces obscures et positives de ma personnalité et j’ai appris que la liberté se gagne dans un combat, un travail intérieur pour aller vers plus d’ouverture, plus de lumière malgré l’adversité. Connaissez-vous cette petite histoire ?

Un vieil Indien expliquait à son petit-fils que dans chaque être humain il y a deux loups qui se font une guerre sans merci. Un loup représente la colère, la jalousie, l’orgueil, la peur et la honte ; l’autre est la douceur, la bienveillance, la gratitude, l’espoir, le sourire et l’amour.
Inquiet, le petit garçon demande : « Quel loup est le plus fort, grand-père ? »
Et le vieil Indien lui répond : « Celui à qui tu donnes à manger. »


J’ai sans doute la chance de pouvoir accéder dans les périodes de crise à cette source intérieure de bienveillance et de tolérance. Cela aide également à ne pas enfermer l’accusateur dans une image négative et définitive. Mes amis chrétiens appellent cela espérer en son prochain ; il y a cette expression d’Ignace de Loyola : « sauver la proposition de l’autre », cette attitude active me semble essentielle pour permettre à la vie et à l’amour de s’agrandir et de circuler ! Cependant, à y bien réfléchir, c’est sans doute d’abord en soi-même qu’il nous incombe d’espérer car ce que nous voyons de dérangeant chez l’autre est bien souvent le reflet d’une incapacité à nous ouvrir vraiment à la différence. Oui, la relation à l’autre nous met vraiment au travail !

Que pensez-vous du pardon ?

Je crois que le pardon, tel que j’ai pu le vivre à certaines occasions, est un lâcher-prise sur l’offense qui s’opère dans deux directions : vers celui qui vous « a fait » mal et vers soi-même dans cette capacité à libérer en soi-même une force d’amour réparatrice. A ce titre j’adhère entièrement à cette conviction de frère Roger, de Taizé, « vivre du pardon donne de traverser les situations endurcies, toute comme au premier printemps l’eau du ruisseau se fraie un passage à travers une terre encore gelée ». J’ajouterai que le pardon n’efface pas la blessure ou la violence que vous avez reçue. Le pardon n’est pas un déni de la réalité ou du mal commis mais bien une ouverture intérieure qui est le contraire du repliement sur soi-même (autour de ce qui est blessé). Cette ouverture du cœur pourra sans doute faciliter, dans un deuxième temps, une démarche relationnelle vers celui qui vous a fait violence pour, par exemple, lui remettre, lui restituer symboliquement sa violence (proposition de la méthode ESPERE que préconise Jacques Salomé), ou lui témoigner comment nous avons vécu la violence reçue. Cette démarche vise à se responsabiliser soi-même et à se respecter (pour prendre soin de nos blessures et de nous-mêmes) et également à mettre l’autre face à la violence dont il est l’auteur, ce qui est aussi une forme de respect.

Me vient à l’esprit cette parole millénaire de l’Ancien Testament « Honore ton père et ta mère afin que tes jours se prolongent dans le pays que Dieu te donne ». En Hébreu honorer se dit « Kavod », qui signifie : donner du poids, de la valeur (à nos aînés). On peut aussi comprendre ce mot dans le sens de ‘alourdir’. Dans cette acception, honorer nos aînés serait aussi les alourdir, c’est-à-dire être capable de leur remettre ce qui leur appartient : dettes (dettes transgénérationnelles, secrets de famille que nous ne souhaitons plus porter), mais aussi, plus généralement, tout ce que nous ne désirons plus porter à leur place, car il y a toujours le risque d’oublier de vivre sa propre vie en se chargeant de loyautés invisibles ou de missions impossibles (réparer les blessures de nos aînés en sacrifiant sa vie, par exemple). Honorer ses parents, ses aînés, reviendra à nous situer vis-à-vis d’eux à notre juste place tout en reconnaissant tout le bon qui nous vient d’eux.

Ces "accusations toxiques" dont vous avez été l’objet étaient-elles vraiment sans fondement ?

J’ai fait l’expérience à travers des accusations qui auraient dues rester en vases clos mais qui me sont parvenus par des ricochets inattendus, que certains de mes actes et leurs conséquences m’avaient suivis d’une drôle de manière. Je peux regarder cela en face en reconnaissant que j’ai bien été l’auteur d’actes et de paroles qui ont pu être perçus négativement. Devons-nous être comptable de la manière dont l’autre reçoit vos actes, vos propos, les transforme, les propage à bon ou mauvais escient ? Comme j’en témoignais plus haut, j’ai, dans mon enfance, beaucoup souffert des non-dits, des perceptions négatives fantasmées, des étiquetages enfermants. Je ne pense pas faire exception en disant cela ! Adolescent j’ai subi dans le désarroi le plus complet une forme de lynchage moral vécu comme une véritable injustice. Je pense notamment à cette professeur de français qui, en raison d’une perception négative qu’elle avait de l’élève que j’étais (elle était persuadée que mes rédactions que je réalisais à la maison étaient écrites par ma grande soeur), n’a eu de cesse durant une année de déposer sur moi des dévalorisations et disqualifications devant tous mes camarades de classe : elle me traitait de tricheur, de menteur et, cerise sur le gâteau, elle m’octroyait un zéro pointé à toutes mes rédactions en précisant « devoir excellent, 18/20, mais vous ne l’avez certes pas fait seul : 0/20 ». Je vous passe les détails de la sophistication de ce harcèlement. Je me sentais dans une telle impasse et dans un désespoir si profond qu’envisager le suicide devenait une solution possible pour échapper à l’insupportable.

Déontologiquement vôtre
J’ignorais à l’époque que j’étais un ’zèbre’ selon l’expression de la psychologue Jeanne Siaud-Facchin, c’est-à-dire un enfant surdoué, et je comprends aujourd’hui depuis que j’ai découvert ma ’surdouance’ à l’âge de 51 ans que ce type de scénario n’est pas rare chez les personnes à haut-potentiel intellectuel et hyper-sensibles. Car ces drôles de ’zèbres’ sont aussi très doués pour douter d’eux-mêmes et de leurs capacités, si bien qu’ils ont le don de cultiver parfois une image très dépréciative d’eux-mêmes... ce qui ne fait qu’attirer logiquement à eux toutes les projections dévalorisantes des personnes (enseignants, parents, supérieurs, confrères...) qui ne parviennent pas à les cerner. Oui, les ’zèbres’ ont souvent des personnalités complexes, ils sont d’ailleurs parfois eux-mêmes déconcertés de ne pouvoir se connaître vraiment ! D’où leur grande curiosité qui les amène à s’intéresser par besoin de compréhension profonde à des domaines de connaissance hors-normes, car la connaissance conventionnelle, académique n’a pas, loin s’en faut, le monopole de la vérité ! C’est sans doute pour cette raison que je me suis intéressé aux travaux de Jacques Salomé, notamment la Méthode ESPERE qu’il a élaborée dans les années 90 et à laquelle j’ai été formé entre 2002 et 2005 par Michelle Daumas, une professionnelle remarquable et d’une grande humanité. Pour moi, cette approche de la communication relationnelle est marquée du sceau de l’intelligence créatrice et j’avoue avoir une grande admiration pour son auteur, à coup sûr surdoué, donc original, novateur, libre, inclassable et dérangeant ! Sa méthode à vocation universelle (à pratiquer par toutes et tous, "aux ras des pâquerettes", selon son expression) gagne-t-elle vraiment à n’être qu’enseignée que de manière institutionnelle ? Les idées créatrices, riches et fécondes ont-elles besoin d’institutions pour vivre de leurs propres vies et continuer à ensemencer la culture et les pratiques humaines ?

Pour revenir à mes aventures de ’zèbresques, j’ai compris sur le tard que je faisais peur à certaines personnes, dont des professionnels, non pas pour d’obscures raisons inavouables, mais pour la simple raison que la différence et le hors-norme font peur tout simplement. Je pense particulièrement à une personne responsable d’un Institut de formation, dont je tairais le nom, qui, il y a quelques années, n’a pas hésité à proférer des calomnies à mon égard (invoquant entre autres mon intérêt pour l’astrologie, ceci faisant de moi à ses yeux une personne non recommandable) pour me mettre probablement à l’écart de ses ambitions carriéristes. Ce fut la répétition d’un scénario hélas bien connu de mon histoire et une triste démonstration d’une certaine hypocrisie déontologique ! De ces aventures et mésaventures, je crois avoir gagné en lucidité sur les faiblesses de la nature humaine et réussi, Dieu soit loué, à ne pas m’enfermer dans un scepticisme résigné. Et cela m’a aidé à assumer mon mode d’insertion dans le monde, à assumer une liberté et une créativité qui ne font pas bon ménage avec certaines structures institutionnelles figées à tendance autarcique ou népotiste. C’est la conclusion provisoire que j’en ai tirée ! J’ai donc appris patiemment, la réalité étant ce qu’elle est, à faire face aux non-dits, aux embûches, aux tentatives de décrédibilisation. Je les assume, y fait face, tout en les déplorant bien évidemment, car ils traduisent de mon point de vue une forme d’ignorance, d’intolérance, de bien-pensance et d’aveuglement culturels.

L’astrologie pas toujours bien vue, sauf dans quelques rares exceptions... par des personnes remarquables
Ce rappel de cet épisode désagréable me permet d’enchaîner sur cet engouement très fort que j’ai eu pour l’astrologie il y a plus de 30 ans. Ayant eu à coeur d’approfondir cette discipline ou science-carrefour, je me suis intéressé par voie de conséquence aux sciences humaines et physiques. Et je dois à l’Astrologie Conditionaliste (une forme d’astrologie raisonnée qui s’oppose à tout fatalisme et déterminisme dur) mon ouverture à la psychologie humaniste en 1988 (Carl Rogers notamment) mais aussi à la psychologie du développement (Piaget, Wallon, Spitz), à la biologie, la physiologie, l’astronomie, à la philosophie, à l’épistémologie et aux sciences cognitives. Je reste convaincu que l’Astrologie est pertinente comme outil de connaissance et d’analyse des interactions interpersonnelles. Françoise Dolto en avait une opinion positive. Cette femme brillante et libre qui force mon admiration s’y était intéressée et comprenait l’astrologie comme « un code supralinguistique » et comme un moyen de « sortir du champ de l’être humain lui-même pour étudier ces courants énergétiques qui passent des uns aux autres ». Elle trouvait intéressant de pouvoir « comparer le thème de l’enfant avec les thèmes des parents et grands-parents [1] ».

A la question : ces accusations étaient-t-elles vraiment sans fondement ? Il y a des effets sans commune mesure avec les causes qui les ont produits ! La peur est, à mon sens, le principal agent des amplifications déformantes de la réalité !

Ne craignez-vous pas que ce témoignage surprenne, voire inquiète (vous faites part de vos vulnérabilités, de vos limites par exemple) vos lecteurs, vos stagiaires ou les personnes que vous accompagnez ?

C’est un risque effectivement, mais je crois être parvenu à une maturité suffisante (j’ai 56 ans) pour penser que les vulnérabilités sont aussi des forces lorsqu’elles sont acceptées. Je voudrais dire aussi, ’zébritude’ oblige, que mon ouverture d’esprit, ma liberté de penser, font qu’aujourd’hui j’accompagne des personnes originales, des hauts-potentiels, des hors-normes qui souffrent du malaise diffus d’être différents dans un monde où la norme à tous les niveaux dicte sa loi. Mais au-delà de cette catégorie de personnalités, c’est au fond un défi permanent pour quiconque de s’accepter et se reconnaître pleinement dans sa singularité qui, par définition, échappe à toute normalisation. Guérir pour beaucoup consistera à se désidentifier des normes ou injonctions intériorisées qui stérilisent la ’vivance’ de la vie et étouffent la joie d’être soi-même. Guérir, comme le dit le psychiatre et psychanalyse J.-D. Nasio "c’est porter un regard neuf sur soi-même", guérir c’est (re)devenir libre, c’est libérer la vie en soi...

Patrick Le Guen, interview de mai 2012, actualisé en 2019

Notes

[1] Entretien avec François Dolto, in L’Astrologue n°22 - 1973, Editions Traditionnelles

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